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Y a-t-il trop de fonctionnaires en France ?

Édito par Bonfons de Cruchot

Le titre de l’article évoque sans conteste pour les candidats et lauréats des concours de la fonction publique, une question type et piège des membres de jury à l’oral.

Plus récemment, il évoque des articles de presse généraliste, à l’approche d’un serrage de ceinture.

Alors y a-t-il trop de fonctionnaires en France ?

Oui et non.

Le "oui" est défendu par les tenants actuels de la réduction de la dette publique et les contempteurs toute catégorie de la fonction publique jugée trop coûteuse.

Surtout au regard des résultats: pour l’Éducation nationale, un bac bradé, des professeurs parfois peu motivés voire médiocres (à certaines éditions du capes de mathématiques, les derniers postes ne furent finalement pas créés faute de candidats suffisamment bons); pour la justice, des délais anormalement longs pour une première audience de jugement; pour la police, la difficulté de porter plainte un dimanche.

Ce "oui" est naturellement et légitimement amplifié par les rapports réguliers de la Cour des comptes. Le dernier en date souligne les dérives financières de l’autorité administrative indépendante qu’est la HALDE, dont la gestion par son ancien président, M. Schweitzer, ne manque pas d’interpeller les auditeurs de la juridiction financière: montant du loyer au double du prix du marché, inflation du nombre de salariés. Quand on sait qu’il existe plus d’une cinquantaine d’autorités indépendantes…

Mais le "oui" paraît particulièrement indécent dans le contexte de la crise apparue depuis 2008. Si la France a connu dans son avant dernier budget (2009), un déficit budgétaire record, qui représente 7,6 % du PIB (soit 138 milliards d’euros) contre 3,4 % en moyenne, les années précédentes, est-ce à cause des fonctionnaires ?

Bien évidemment, non. Les institutions bancaires sont les principales responsables.

Alors y a-t-il trop de fonctionnaires ?

Non. Contrairement à ce qu’affirme l’article précité, l’augmentation du nombre de fonctionnaires n’est pas si flagrante que cela. Car répondre à la question du titre suppose de définir une fois pour toute le périmètre de la fonction publique. Personne n’a jamais pu le faire.

La vieille jurisprudence administrative qu’ont connu des générations d’étudiants, relative aux SPA et aux SPIC, les décisions Dame Veuve Mazerand jusqu’à l’arrêt Berkani sont fondés sur cette ambiguïté fondamentale: jusqu’où va le service public ? (On rappelle au lecteur étourdi, que dans les décisions citées, il y a à l’origine, un agent contractuel qui travaille pour un service public; un accident intervient; on se demande alors quel est le statut de l’agent pour pouvoir l’indemniser).

De fait, le contour de la fonction publique en 1900, 1945 et aujourd’hui est radicalement différent: ne serait-ce que par la démographie, on a besoin de plus de fonctionnaires dans un pays de 63 millions d’habitants que dans un pays à 40.

Ensuite, parce que chacun sait que nous avons évolué entre 1930 et aujourd’hui, d’un État régalien vers un État-Providence. La France de 1944 ne connaît ni Sécurité sociale, ni RSA, ni ANPE, ni autorités administratives indépendantes, ni CNIL; elle délivre péniblement 40 000 diplômes de baccalauréat.

66 ans plus tard, 15 fois plus de lycéens sont bacheliers, "l’État prédateur" selon la formule de l’économiste Hayek s’occupe d’un peu tout: du logement étudiant (même à dose homéopathique), des bourses étudiantes, de l’aide aux personnes âgées, des archives départementales, de la gestion des routes, de la construction des écoles, des collèges, des lycées, des universités.

C’est une évidence qu’avec un État-Providence, le nombre de fonctionnaires croît nécessairement. Quand on créé l’absurde droit au logement opposable, on créé en même temps une paperasserie inutile qui engendre des recrutements.

La fonction publique n’est ni bonne ni mauvaise: elle est nécessaire. Il est donc facile, contradictoire et excessif d’attaquer sa politique de recrutement et de dénoncer ensuite des dysfonctionnements. L’article du Figaro précité est particulièrement représentatif de cette attitude, qui plus est ignorante des réalités du terrain. Prenons la fin de l’article:

"Autre conclusion du rapport 2009-2010 sur l’état de la fonction publique: les collectivités locales ont continué à recruter à tour de bras avec près de 70.000 créations d’emplois en 2008. La fonction publique territoriale emploie désormais 1,82million de personnes. Un total supérieur de 3,9% à celui de 2008 et, surtout, une envolée de 40% par rapport à 1998. Cette hausse vertigineuse est en partie liée à la deuxième loi de décentralisation intervenue en 2003. Les régions – qui n’emploient que 4% de l’ensemble des fonctionnaires territoriaux – ont été particulièrement gourmandes en emplois publics puisqu’elles ont vu leurs effectifs bondir, sur une décennie, de 22,5% en moyenne chaque année et même de 49% par an depuis 2005. Dans plus d’un cas sur quatre, les recrutements intervenus les trois années antérieures à 2008 n’avaient rien à voir avec des transferts de compétences de l’État".

La dernière phrase est pour le moins réductrice. Prenons en effet le cas exemplaire de l’Éducation nationale: on réduit les effectifs des professeurs (écoles, collèges…), on demande la polyvalence. Dans le même temps, chacun est conscient des résultats inquiétants dès l’école primaire (entre 10 et 25 % des enfants ne savent pas lire en entrant en 6e).

Conséquence, les collectivités territoriales se substituent à la fonction publique d’État: les projets de réussite éducative, portés par les collectivités (conseil général), nécessitent la création de postes de fonctionnaires. C’est le principe de déshabiller Paul pour habiller Pierre…Voilà comment, sans que la loi ne le prévoit, des transferts de compétence se réalisent avec leur lots de création de postes.

Le débat, stérile, continuera donc toujours. Et on pourra toujours accuser les fonctionnaires de peser sur l’équilibre des finances publiques.

Évidemment, on pourrait s’en prendre au PDG de Goldman Sachs, avec ses 60 millions d’euros de revenus annuels. On pourrait s’interroger sur les liens d’un commissaire européen, ex-commissaire à la concurrence, grand apôtre de la libéralisation à outrance, Mario Monti, également affidé de la banque précitée. On pourrait aussi se demander si les responsables d’une crise financière ne doivent pas être les premiers à la payer cash.

Mais en temps de recherche effrénée d’économies, la solution la plus rapide est de s’en prendre à un "mammouth" lent à réagir. C’est bien connu: "les fonctionnaires, il y en a trop". Le pluriel indéfini a l’habitude d’entretenir les résignations et l’avantage de ne nommer personne en particulier. Selon que vous serez puissant ou misérable…

Les Vieux du Stade (2)

Edito par Bonfons de Cruchot

Suite du billet d’hier…

Le football fait triompher la seule valeur du temps: l’argent

Si l’on reprend notre idée force initiale, le football est bien un prétexte pour faire de l’argent: qu’il s’agisse de chaîne de télévision, de la FIFA, du groupe Lagardère ou des vendeurs à la sauvette, l’événement reste marqué par son caractère mercantile.

Les premiers bénéficiaires ne sont pas les spectateurs, mais les ploutocrates qui maîtrisent tout de A à Z: le choix de la rencontre, le montant des droits, le format de l’épreuve (il faut pouvoir insérer de la publicité télévisée au cours d’un match! bah oui! sinon, c’est pas rentable).

Il ne faut pas oublier les bénéficiaires collatéraux: groupes de BTP (il faut construire ou réhabiliter des stades, et ça coûte plus cher qu’un homme à tout faire rémunéré par un "emploi-service"…), politiciens avides d’être associés à un événement "festif".

Sur l’argent, il faudrait aussi parler de l’opacité. L’article précité avance des idées plutôt inquiétantes: le football serait aussi l’occasion de rentables opérations pour les mafieux. Pourquoi pas.

Le football a des vertus décérébrantes

La formule est tellement usée qu’on hésite à la sortir: "du pain et des jeux". Le football est la version moderne des gladiateurs, des lions dévorant les chrétiens et autres réjouissances du cirque. La remarque ne se veut pas moralisante mais réaliste: avant-hier, on enterrait au Sénat, en catimini, l’indépendance de la Défenseure des enfants, en en faisant un simple appendice révocable ad nutum du futur Défenseur des droits.

Qui voudra nous faire croire qu’il y aura encore dans une semaine un quelconque intérêt pour un tel sujet ?

Les épopées footballistiques auront tout balayé, on s’inquiètera de la tendinite de l’un, de la nullité du sélectionneur, du temps de la prochaine rencontre. Pas sûr que Dominique Versini fasse la une des journaux, même si on le lui souhaite. Naturellement, la disparition de droits et d’une liberté d’expression incarnés par la Défenseure des enfants n’est qu’un sujet d’importance parmi d’autres: le chômage dépasse toujours les 10 % de la population active, l’État est toujours en faillite selon l’expression de notre Premier ministre (en 2009, le déficit budgétaire représente 7,6 % du PIB, soit 138 milliards d’euros, un record absolu depuis 35 ans; on était à 3,4 % en 2008).

Que dire de plus ? La file d’attente aux Restos du Cœur sera encore plus longue cet hiver. Les prestations sociales disparaissent. L’importante réforme de la retraite va tout bonnement passer en douceur avec la Coupe du Monde et les spectateurs de football se réveilleront en septembre, pour constater qu’ils travailleront jusqu’à 67 ans.

Il faut espérer que le dernier chantier du Président de la République, la réforme de la procédure pénale sera abandonnée.

Et pendant ce temps-là, des millionnaires se lançaient un ballon pour savoir qui l’enverrait entre deux poteaux.

Le football incarne l’injustice

Car c’est là tout le paradoxe du football: des ex-Rmistes et des chômeurs s’ébahissent devant des millionnaires qui jouent au ballon. Et les premiers applaudissent les seconds, les encouragent. La fortune de Zidane est estimée à 100 millions d’euros. Son transfert au Real Madrid a coûté 77 millions d’euros. C’est comme si un affamé félicitait un obèse de si bien manger.

L’injustice ne concerne pas seulement l’écart entre revenus des joueurs et espoirs des spectateurs: elle renvoie également à tous ces investissements pharaoniques de construction de stades, souvent publics, réalisés au détriment d’autres projets politiques (un conservatoire de musique, c’est sûr, c’est moins vendeur que Frank Ribéry).

Mais au fond, n’est-ce pas le propre de ces sports universels d’être injustes ? Car rappelons que de nombreux clubs de football sont nés à l’initiative d’entreprises privées dont l’objectif était avant tout de canaliser la violence ouvrière: la Société des mines a parrainé le Racing Club de Lens pendant plus d’une génération; Peugeot s’est occupé dès 1930 de ce qui allait devenir l’un des premiers clubs professionnels.

Les amateurs de Jean-Paul Belmondo pourront à ce titre  exhumer un vieux film des années 1970, Le Corps de mon ennemi: il résume parfaitement toutes ces idées. Le héros est en butte à l’hostilité du grand patron d’une industrie textile, patron incarné par Bernard Blier. Ce dernier contrôle tout dans sa ville, des petits mafieux…au club de foot local.

La morale de Michel Audiard est énoncée dans la gouaille de Belmondo  : "Quand on est en bas de l’échelle, on ne regarde pas dans le tiroir du haut", allusion au fait que les électrons libres comme le héros, ne doivent pas se mêler des trafics, en l’espèce un trafic de drogue.

Aujourd’hui, les abonnés à Canal Sport, les acheteurs de maillot de foot à 100 € pièce et tous les autres figurants de cette grande rencontre sont priés de payer leur écot, mais de ne jamais s’interroger sur le fond du business. Ils sont devenus ces consommateurs mondiaux qui achètent du "produit dérivé" en plus de leur éventuel billet. Ils ont cessé d’être des supporters enracinés et attachés à des joueurs "locaux".

Le football est violent

On ne parle pas du coup de tête de Z.Z. On parle des supporters. Pour un match Paris-Saint-Germain vs/ OM, comptez 2 000 policiers. Pour la Coupe du Monde, il faut ajouter quelques unités supplémentaires.

Moralité…

Le football ne met plus  en avant des "dieux du Stade", ces athlètes, au style épuré, au mode de vie monacal, incarnant leur génération, ses espoirs comme ses chimères.

Non, le football, aujourd’hui, c’est une affaire de gros sous entre hommes d’affaires replets stationnant dans les Hilton impersonnels des grandes conurbations mondiales. Ils discutent argent, montants, transaction. Ils n’ont plus de rêves depuis longtemps. Ils calculent. Ils achètent. Même jeunes, ils ont les préoccupations de gestionnaires âgés.

Ce sont les Vieux du Stade.

George Steiner l’avait dit, le football est devenu "la seule religion planétaire".

Heureusement, il y a des non-croyants.

Les Vieux du Stade

Edito par Bonfons de Cruchot

Sur la recommandation d’un de nos fidèles lecteurs, notre billet du jour sera consacré à un sujet dont l’intérêt que lui porte l’auteur est à l’image du résultat du match de balle au pied d’hier: nul.

Le football, donc, fera l’objet de l’humeur du jour car il ne saurait être mis de côté au regard de son importance dans le monde: 56 000 heures de retransmission télévisée pour la Coupe 2010, 2 milliards d’euros de droits de retransmission à payer pour les chaînes de télévision, 26 milliards de spectateurs attendus (en audience cumulée), les meilleures audiences de l’histoire de la télévision, et en particulier pour TF1.

On ne saurait donc mépriser un tel phénomène, qui d’ailleurs, fait périodiquement l’objet d’interrogations aux concours de la fonction publique:

  • Le rôle du sport dans la vie contemporaine. (IRA, 2003)
  • Le sport est-il devenu un enjeu politique ou un produit commercial ? (Secrétaire de chancellerie, 2006)
  • Au regard des derniers jeux olympiques, peut-on considérer que les valeurs de l’olympisme ont encore un sens ? (Rédacteur territorial, 2006)
  • Peut-on considérer que l’organisation de manifestations sportives relève des missions du service public ? (Rédacteur territorial, 2007)

À rebours du phénomène mondial, nous ne partageons pas cet engouement enthousiaste. Les raisons, rappelées avec force dans cet article du Monde, sont multiples:

Le football n’est plus un sport, mais un spectacle.

Un spectacle ne se définit pas par ses valeurs mais par ses drames, rebondissements et un certain esthétisme séducteur. On n’attend pas de joueurs ou d’une équipe, un comportement exemplaire, sur le terrain ou en dehors, mais une "émotion". On ne demande pas aux joueurs d’incarner des valeurs mais de produire un spectacle, dont on sait qu’il doit être rentable pour les parrains (dans tous les sens du terme…).

La preuve ? l’absence de fair-play d’un joueur, qui qualifie son équipe, en dépit d’une faute manifeste, une main sur le ballon, remarquée par tous les spectateurs. Il paraîtrait même que cette faute a permis la qualification de son équipe à la présente Coupe du Monde.  Aussi le football n’est plus un affrontement gratuit: c’est un spectacle avec son lot de pression et de résultats à atteindre.

Il est d’ailleurs aberrant que les commentateurs sportifs télévisés, dans les fins de parties, lorsque leur équipe mène le jeu, répètent à qui veut l’entendre, qu’il faut "tenir" jusqu’à la fin, c’est à dire empêcher un but adverse. On croirait qu’ils préfèrent la victoire chauvine de leur équipe au plaisir de la rencontre. Revenons à notre idée: le football n’est plus un sport mais un spectacle. L’autre preuve est physique: on sait que cette discipline n’est pas épargnée par le dopage, dont la pratique ne paraît tout à fait conforme à l’idéal olympique.

Le football est nationaliste

On dit que le sport adoucirait les mœurs, à l’image de la musique: il serait un substitut à la guerre. Faux ! La victoire d’une équipe signe la levée des drapeaux dans une liesse qui n’est pas sans rappeler les lendemains de guerre. Le peuple se rassemble derrière une équipe censée incarnée le pays. Les onze joueurs seraient nos actuels Horace contre Curiace, décidant symboliquement de l’hégémonie d’une nation sur les autres.

On sait d’ailleurs que les dictatures usent et abusent du sport, notamment du football, pour asseoir l’unité illusoire de leur peuple derrière leur régime autocratique. Depuis les Jeux olympiques de 1936, personne ne peut ignorer que les grandes rencontres sportives internationales exhalent les remugles d’un nationalisme mal dissimulé.

Suite demain…

L’apéro facebook des retraites (suite et fin)

Edito de Bonfons de Cruchot

Maintenant, essayons de voir ce que notre cadre aurait pu faire, s’il n’avait pas eu l’obligation de cotiser: c’est là que nous utilisons la formule mathématique. À supposer que notre cadre, au lieu de devoir verser ses 358 euros de cotisation obligatoire, puisse les économiser et les placer lui-même dans la perspective de ses vieux jours, il choisit un livret d’épargne.

Admettons que la moyenne de rémunération du livret sur 43 ans soit de 3 % (actuellement des assurance-vie rémunèrent à ce taux, alors que le livret caisse d’épargne est à 1 % et des poussières, et le PEL à 2 % et quelque, des taux historiquement bas. On a connu des PEL à 6 % nets…autant dire que le taux moyen de 3 % sur 43 ans n’est pas excessif).

Appliquons la formule, pour savoir, combien, au bout de 43 ans, notre cadre aurait pu accumuler d’épargne:

CA = 358 € x12 mois x [((1 + 0,03)43+1 – 1)/0,03 – 1] = 378 256 €.

À l’âge de la retraite légale, 67 ans, notre cadre disposerait donc de deux fois plus d’épargne. Première remarque: à supposer qu’il veuille toucher 1 356 euros par mois, il pourrait alors tenir 23 ans , soit plus que ce que permet actuellement le régime, et sans que cela soit au détriment des plus jeunes générations (qui comblent le déficit).

Deuxième remarque: la remarque précédente est fausse car en réalité, si notre cadre ne touche pas à son pactole, celui-ci continue à augmenter, cette fois-ci, au rythme d’un classique rendement de livret A. C’est à dire que les 378 256 € toujours placés à 3 % continuent à rapporter des intérêts, la différence étant l’absence de nouveaux versements, puisque notre cadre ne travaille plus.

Conséquence, si ce dernier prélève exactement 1 356 € au titre de sa pension qu’il se verse à lui-même, il gagne environ 11 000 euros d’intérêts quand il en prélève 16 272 par an. À ce rythme, il pourrait donc tenir près de 50 ans…Assez logiquement, il pourrait décider de doubler le montant de sa pension qu’il se verse et prélever près de 2 500 €, soit sa rémunération quand il travaillait, et ne connaître aucun problème de fin de mois en attendant sa fin tout court.

Quelle conclusion tirer de cette analyse largement défavorable à notre système de retraite ? À mon sens, il révèle d’abord une faillite de la gestion du régime des retraites. Qu’a-t-on fait du trésor faramineux de l’ensemble des cotisations des travailleurs de la génération du baby-boom ? De 1945 à 1975, il y a alors peu de retraités, une espérance de vie plus faible et en termes relatifs une masse plus importante de cotisants. Songez  par surcroît que la fixation de l"âge de la retraite légale à 60 ans ne date que de 1981.

Ainsi en 1975, il y avait 4 millions de retraités pour 13 millions de cotisants: c’est le point de rupture, puisque dès lors le rapport cotisant/retraité ne cesse de baisser. Mais de 1945 à 1975 ? Par définition, il y a excédent du montant des cotisations récoltées par rapport aux pensions versées.

Deuxièmement, l’analyse montre que l’attachement au régime de retraite est symptomatique d’une fracture générationnelle: les jeunes générations savent pertinemment que la retraite relève plus du mythe pour elle que de la réalité. Même avec de beaux progrès scientifiques qui soi-disant nous permettent "d’être jeunes, plus vieux", peu de gens veulent travailler jusqu’à 70 ans. Pourtant, le discours officiel martèle le "devoir de solidarité" et l’obligation de cotiser sans espoir.

Pour la "génération X et Y", la cotisation de retraite s’analyse donc plus en un impôt supplémentaire qu’en une cotisation: elle n’aura rien en retour en 2053. Mais elle paie comptant aujourd’hui. La question des retraites est déjà réglée pour elle: à la fin de chaque bulletin de salaire. Est-ce vraiment un sujet de préoccupation ?

Au contraire, pour les quinquagénaires d’aujourd’hui, les hommes de pouvoir, à  l’image du Président ou des Sénateurs, la retraite est un enjeu important pour eux: ils veulent savoir combien ils vont prélever bientôt sur les cotisants, ils veulent rassurer tout ce réservoir électoral des plus de 60 ans en leur garantissant leurs actuelles pensions (16 % de la population a plus de 65 ans en 2010).

D’un côté une population jeune sans retraite avant 70 ans, de l’autre, une population senior aux maigres pensions.

D’un côté un discours officiel défendant un système de retraite, de l’autre, des calculs simples qui l’accusent.

La retraite par répartition, c’est finalement un apéro facebook: personne ne sait comment c’est organisé et tout le monde trinque.

Et si le système par répartition avait été mal calculé ?

L’apéro facebook des retraites

Edito par Bonfons de Cruchot

Mercredi dernier, sans fanfare ni trompette, le gouvernement a annoncé la fin de la retraite légale à l’âge de 60 ans. En toute hypothèse, il faudra cotiser non plus 37,5 ans (durée légale avant la réforme Balladur pour le secteur privé) ni 40 ans (actuellement), ni 41 (durée initialement prévue pour 2011 ou 2012) mais bien 42 ou 43 ans.

Notre propos ne sera pas ici de défendre vaillamment une justice sociale qui pour l’instant fait fi des inégalités des métiers: les professions en col blanc ont une espérance de vie à 60 ans, de près de 20 ans, contre 14 pour les ouvriers. Nous proposerons seulement un petit calcul à effectuer et une réflexion à en tirer.

Le petit calcul rappellera des souvenirs aux épargnants adeptes de Plan Epargne Logement. La question est: combien d’argent y aura-t-il sur mon livret au terme de tant d’années, sachant que j’ai un taux d’intérêt fixe et que je fais un versement chaque année (ou chaque mois) ?

Mettons que vous versiez  540 euros par an au début de l’année, à un taux de 2 %. Vous avez prévu de laisser cet argent au terme du plan, soit huit ans. Vous vous demandez: combien aurai-je au bout de huit ans ?

Si, pour simplifier, à l’ouverture du plan, aucune somme minimale n’est exigée, vous aurez donc au bout d’un an, le capital (540 euros) et les intérêts (2 % par an), soit, 10,8 euros.

À la fin de la 2ème année, la somme totale sur le livret est constitué des nouveaux versements (540 euros) plus le capital de la 1ère année et ses intérêts (540 + 10,8) plus enfin les intérêts sur la somme totale de la 2ème année, soit 2 % sur (540 + 540 + 10,8), c’est à dire que vous disposez au final de 1112,6 euros. Il faudrait faire le calcul pour huit ans: c’est laborieux.

Or il existe un outil qui vous simplifie le travail: les mathématiques. En l’espèce une formule. Soit CA, le capital acquis au terme du placement (ce que l’on cherche à savoir), soit CV, le capital versé régulièrement, soit t, le taux d’intérêt et soit n la période de placement exprimée en années. La formule qui vous donne directement la réponse est:

CA = CV x [((1 + t)n+1 - 1)/t - 1]

Compliqué ? Prenons notre exemple.

CA = 540 x [((1 + 0,02)8+1 – 1)/0,02 – 1]

Soit: CA = 4 727,5 €.

Maintenant quel rapport avec les retraites ? Prenons ce bulletin de salaire d’un cadre, obligeamment fourni sur le site de l’Arrco et l’Agirc. Avec un salaire brut de 3 450 €, un cadre se retrouve avec un salaire net de 2713 €. L’évaporation salariale est due notamment au prélèvement social correspondant "à la retraite", c’est à dire la cotisation prélevée sur le salaire du cadre et servant à verser les actuelles pensions des retraités. Le tout (retraite + retraite complémentaire) est de 358 € (arrondi au supérieur).

Supposons que, par extraordinaire, un(e) jeune diplômé(e) entre directement dans la vie professionnelle avec un statut de cadre et ce salaire de 3 450 euros bruts, après, quand même, l’indispensable "bac + 5" d’aujourd’hui et une période de stage. Son âge est de 24 ans. Il lui sera nécessaire de travailler environ 43 ans et de verser ainsi sa cotisation retraite. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

S’agissant d’un cadre, son espérance de vie, au moment de prendre sa retraite à 67 ans vers 2053, sera d’environ 20 ans (actuellement, ce serait plutôt 16 ans, mais avec les progrès de la médecine en 2053…). Pendant 20 ans, il pourrait donc toucher une retraite, correspondant, d’après les critères actuels à 50 % de sa rémunération pendant ses 25 meilleures années.

Difficile de prévoir, alors faisons une moyenne: d’un côté, notre cadre devrait progresser et toucher un meilleur salaire au fil du temps. De l’autre, il est tout à fait hasardeux de considérer aujourd’hui que l’on peut travailler 43 ans d’affilée, sans jamais être concerné par un quelconque accident: licenciement et chômage de plus ou moins longue durée, accident du travail, maladies en tout genre…risque d’année sabbatique.

Alors, considérons que notre cadre touchera toute sa vie la même rémunération mais ne connaîtra jamais une des situations indiquées. Il travaillera, vaille que vaille, 43 années.

C’est là que notre préambule mathématique va enfin nous servir. La question est la suivante: ayant cotisé pendant 43 ans, à raison de 358 € par mois, soit 4 290 € (prise en compte du calcul sans arrondi, soit, 357,53 x 12) par an, il a versé ainsi en 43 ans: 184 485 euros.

Il touche maintenant, dès sa 68e année, la moitié de sa rémunération, au titre de sa pension de retraité, soit, 1 356 euros. Pour qu’il "rentabilise" ses cotisations, il faudrait donc qu’il soit à la retraite au moins 11 ans. Puisqu’en principe, notre cadre a une espérance de vie de 87 ans, il "gagne" ainsi 9 ans, c’est à dire que l’ensemble des pensions qu’il touche de 78 à 87 ans excède ce qu’il a versé pendant toute sa vie de labeur.

Bon relativisons déjà quelque peu: 1 356 euros aujourd’hui, cela ne permet pas de louer l’appartement parisien dans lequel notre ex-président Jacques Chirac coule assez paisiblement ses vieux jours (10 000 € de loyer mensuel parait-il….).

Suite du billet demain…

La Ferme des Animaux (suite et fin)

Edito par Bonfons de Cruchot

Suite du billet du 21 mai.

La démocratie participative a ainsi été mise en avant comme remède à un dysfonctionnement de la démocratie représentative. La première aurait pour objet et avantage d’impliquer davantage le citoyen et le faire renouer ainsi avec l’action politique au sens large. C’est à ce titre que la loi du 27 février 2002 a cherché à renforcer les moyens et les effets de ce concept.

Avant cette date, les élus disposaient déjà de plusieurs outils pour faire participer plus étroitement leurs administrés à la vie locale tel que le référendum local utilisé pour les projets les plus importants et lorsqu’un désaccord surgissait entre l’État et la collectivité.  Mais le résultat du référendum n’est pas contraignant pour l’autorité.

De même, les conseils économiques et sociaux créés par la loi du 5 juillet 1972, les conseils de développement, les conseils de quartier et les commissions locales d’information créés par la loi du 13 juillet 1992 et le décret du 29 novembre 1993 pouvaient déjà associer les citoyens à l’essor de leur commune. Le budget participatif s’inscrit d’ailleurs dans cet esprit en permettant aux citoyens de prendre part à des microprojets. Enfin, de manière plus ponctuelle, les élus pouvaient recourir aux enquêtes publiques aux termes desquelles les habitants se prononcent au vu d’un dossier préparé par les autorités publiques.

La loi de 2002 a revalorisé la place des commissions consultatives des services publics locaux (CCSPL) : les régions, départements, les communes de plus de 10 000 habitants, les EPCI de plus de 50 000 habitants ont dû créer une CCSPL, alors que jusqu’à alors les commissions consultatives des usagers connaissaient un fonctionnement réduit. Désormais, les décisions prises sans l’avis obligatoire de la commission deviennent alors entachées d’illégalité. Cette loi rend les conseils de quartiers obligatoires dans les communes de plus de 80 000 habitants.

Le conseil de quartier sert à consulter les habitants, à leur faire gérer le cas échéant certains services publics au niveau du quartier. Au sein du conseil siègent les habitants du quartier mais la composition peut être ouverte à un plus grand nombre. En effet, le conseil municipal reste totalement maître de la composition et de la place des conseils de quartier dans la vie locale. À ce titre, il faut bien noter que malgré son intention d’associer plus étroitement le citoyen à la vie publique, le législateur a évité toute participation directe du public.

Outre la subordination des règles, de la composition, des attributions des conseils de quartier au choix du conseil municipal, il convient également de souligner le caractère facultatif de ces conseils de quartier pour les villes de moins de 80 000 habitants, ce qui concerne un très grand nombre de communes. Par ailleurs, la coexistence éventuelle entre les conseils de quartiers et les comités consultatifs créés par la loi de 1992 est de nature à entretenir la confusion.

Enfin, la loi de 2002 renforce la procédure de débat public mise en place en 1995 : la commission nationale du débat public (CNDP) permet de contrôler la procédure qui associe le public à l’élaboration de projets publics, la saisine de la commission étant obligatoire pour les projets les plus importants.

Quel bilan après huit ans et sans compter l’apport de la réforme de 2003, qui donne par exemple un caractère contraignant au référendum local ?

Maigre. Si l’on se fonde sur la participation électorale, qu’elle soit locale (élection municipale ou plus récemment régionale) ou nationale (élection européenne assez récemment), l’introduction de la démocratie participative n’a pas réussi à augmenter cette participation. Aux élections plus locales (élections régionales de 2010), on peut même dire que des taux d’abstention record ont été observés (un peu moins de 54 % d’abstention au premier tour au plan national). Si l’on se fonde sur le fonctionnement des conseils de quartier ou d’autres institutions, on observe que les prérogatives sont faibles et très encadrées; une défiance perdure de la part des élus à l’égard d’institutions non élues.

Ainsi, la démocratie participative n’est pas sans ressembler au final aux premiers temps de la révolution de la Ferme des animaux. À l’origine, un "nouveau type" de démocratie est proposée pour améliorer la situation; de même que dans la Ferme, la révolution est fomentée afin de chasser le fermier Jones, brutal et affameur afin d’améliorer les conditions de vie des animaux.

Dans la démocratie participative, ceux qui prennent le pouvoir dans les conseils de quartier sont des "professionnels" (de la politique, du militantisme associatif) qui maîtrisent la parole ou des retraités; le travailleur lambda ne s’y investit pas faute de temps ou faute d’assurance pour proposer des idées face à des gens qu’il juge plus qualifiés. De même, dans la Ferme,  ceux qui prennent le pouvoir sont les cochons qui savent lire et s’imposer grâce à leur talent oratoire, tel Brille-Babil ; les autres animaux, incultes et trop occupés à travailler, n’ont pas le temps de contester les choix des premiers ni même de les comprendre.

Dans la démocratie participative, les éventuelles remarques dans le cadre des conseils de quartier n’ont pas force juridique et il n’existe pas forcément de budget pour mettre en application un projet; dans la Ferme des animaux, l’assemblée des animaux initialement réunie régulièrement, se contente d’approuver les résolutions déjà fixées.

La Ferme des animaux délivre ainsi une moralité toujours actuelle: les personnes qui prennent le pouvoir ne sont pas toujours celles qui représentent le mieux la majorité. Dans le cas de la Ferme, l’affirmation est poussée à la caricature, puisque les cochons s’arrogent tous les privilèges au détriment des autres animaux. Un pouvoir a remplacé l’autre. Dans le cas de la démocratie participative, l’affirmation n’est pas aussi caricaturale mais conserve sa force.

Il est vain de croire qu’en donnant la parole aux citoyens, la majorité sera mieux représentée. Comme toujours, seule une minorité s’exprimera, par goût, intérêt ou compétence. L’extrême majorité se tiendra en retrait.

La démocratie participative, ce n’est donc finalement que la participation.

La Ferme des Animaux

Edito par Bonfons de Cruchot

Le propre d’une œuvre classique est sa prétention à l’universalité, quel que soit le lieu, quelle que soit l’époque. La fable de George Orwell, La Ferme des Animaux, parue en 1945 est considérée comme telle pour beaucoup, bien que l’ouvrage soit explicitement une référence à l’Union soviétique de la Révolution d’Octobre à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui en fait un livre daté. Le résumé dans ses grandes lignes peut être consulté ici et .

Certes, les lecteurs d’aujourd’hui, pour peu qu’ils disposent de quelques repères historiques de base n’apprendront donc pas grand-chose. Les personnages imaginaires d’Orwell sont clairement identifiables (le cochon Napoléon pour Staline, Boule de Neige pour Trostki), les épisodes historiques de même (la prise du pouvoir des bêtes de la Ferme faisant référence à la Révolution d’Octobre, la disette de ces animaux, à la faillite de la Nouvelle Politique Économique).

Pourquoi dès lors consacrer une heure ou deux à lire ou relire l’ouvrage, notamment dans le cadre d’un concours de la fonction publique ou de l’occupation d’un poste dans celle-ci ?

Parce que déjà, l’auteur identifie bien une caractéristique essentielle du régime dictatorial stalinien, l’oubli forcé afin de paraître cohérent dans la politique suivie, malgré des revirements à 180 degrés. Ce thème sera d’ailleurs plus largement développé dans son roman plus connu et plus profond, 1984. Mais qu’en est-il dans les sociétés démocratiques ?

C’est l’intérêt du livre, une fois refermé, que d’éviter la facilité d’un discours convenu sur la nocivité des totalitarismes. Si l’on y réfléchit, il peut poser en creux la question de la passivité des masses, très oublieuses, qu’elles habitent la dictature ou la démocratie. Dans le roman d’Orwell, ces masses sont représentées bien simplement par les moutons, qui répètent stupidement l’antienne révolutionnaire décrétée par les cochons, maîtres de la révolution, "Quatre pattes, oui ! Deux pattes, non" (par référence à la lutte contres les humains) mais aussi par la figure de Malabar, symbole du stakhanovisme, persuadé que tout ira mieux demain par un surcroît de travail. Or ces figures sont-elles spécifiques à la dictature stalinienne ?

Raisonnablement, non. La passivité d’une population américaine devant la manipulation magistrale pour l’engager à une guerre en Irak en 1991 et surtout en 2003, l’utilisation de slogans simplissimes lors de campagnes présidentielles tels que "travailler plus pour gagner plus", le partage de la corruption parmi les notables élus de la Chambre des Communes au Royaume-Uni rappellent que les citoyens des démocraties ressemblent assez souvent aux moutons et aux poules de la Ferme, les animaux les plus crédules et les plus exploités.

Les lauréats et candidats aux concours de la fonction publique peuvent ainsi réfléchir à souhait sur une question que l’on ne leur posera pas mais qui devrait l’être systématiquement: le pouvoir est-il compatible avec la démocratie ? La conclusion pessimiste d’Orwell, incarnée dès le début de la fable par l’âne Benjamin, consiste à dire que la nature de l’être l’emporte sur l’idéologie, n’importe laquelle. Que l’on soit cochon ou humain, dès qu’on dispose du pouvoir, on en abuse, en dépit de toutes les déclarations d’intention. En démocratie, le pouvoir exerce la même fascination et entraîne les mêmes conséquences, la différence étant l’existence de contre-pouvoirs.

Pourtant, ces derniers tendent eux-aussi à s’estomper: la désertion électorale, l’opprobre jetée sur des élus corrompus, la médiocrité des résultats ont depuis longtemps sapé les bases de la démocratie représentative. D’où, depuis une dizaine d’années, le recours au concept de "démocratie participative".

Or celle-ci nous renvoie peu ou prou à la Ferme des Animaux.

Suite dans le prochain billet

Le retour de la domesticité (suite et fin)

La lucidité sur les concours de la fonction publique

Edito par Bonfons de Cruchot

Notre propos précédent (cf. billet du 14 mai dernier) ne visait pas à verser une larme sur les difficultés et les amertumes de jeunes (haut…) diplômés face à des conditions de travail moins avantageuses que rêvées. Il mettait en évidence un point: malgré une qualification plus élevée, les jeunes diplômés sont moins bien rémunérés que ce à quoi ils pouvaient prétendre il y a 30 ans. Or le phénomène est exactement le même dans la fonction publique.

En effet, portés par des discours démagogiques et une légitime inquiétude familiale, de nombreux jeunes se tournent vers la fonction publique en espérant que leurs bac + 5 leur permettront aisément de décrocher un poste de catégorie A. Or, les statistiques sont impitoyables: on a moins besoin de cadres que d’exécutants (au sens neutre). La réponse est là. Pour vous épargner une lecture intégrale certainement répulsive, regardez la synthèse page 22 et quelques exemples pages 29, 30, 31 ou 35.

Les métiers où les demandes de recrutement sont les plus fortes sont aide-soignantes (41 000), infirmières (23 000),  agents d’accueil (23 000), agents administratifs (23 000), secrétaires (40 000 tout confondu), commerciaux (41 000), employés de l’hôtellerie et de la restauration cumulés  (100 000 postes !!), aides à domicile (50 000), agents d’entretien (66 000), employés de maison (26 000), maçons ( 17000) ou encore menuisiers (7 000) et ouvriers non qualifiés des industries agroalimentaires (14 000).

Par comparaison, on n’aura besoin que de… 1 300 avocats, 4 000 médecins, 4 000 professeurs du secondaire et 2 000 architectes.

Fonction publique ou secteur privé, le constat est donc le même: plus on monte dans une pyramide sociale – du point de vue du statut uniquement s’entend – plus les postes sont rares. C’est pour cela que les candidats aux concours devraient s’interroger à deux fois avant de viser un concours, uniquement parce qu’il semble correspondre à ce qu’ils estiment être leur statut (bac + 5 = au moins cadre A). En fait, demandez-vous si votre capital le plus précieux n’est pas le temps.

Un hypothétique poste de catégorie dite supérieure vaut-il que l’on passe cinq ans d’étude ?

Votre critère de décision pour passer un concours devrait idéalement être uniquement l’intérêt pour le métier. Seule une passion ou un intérêt pour une profession peut soutenir un effort de longue haleine, y compris une fois en poste quand l’amertume guette pour des raisons extérieures (les collègues, le chef, la rémunération, l’éloignement du travail, etc.).

Maintenant direz-vous, quel rapport avec le titre de l’article ?

C’est là que le lecteur est invité à lire un ouvrage à la fois vieux (plus de 10 ans) et pourtant ô combien d’actualité. C’est Le Bonheur d’apprendre de François de Closets. Dans un chapitre consacré à l’évolution des métiers, l’auteur explique l’erreur de l’économiste pourtant distingué Jean Fourastié. Le schéma de Fourastié consistait à croire que le progrès aboutirait à une plus grande qualification de tous, même au prix de métiers secondaires pour certains. Il était intéressant dans cette perspective de permettre à tous de rêver à de longues études, synonymes de métiers moins durs et plus rémunérateurs.

Or, François de Closets lui oppose le raisonnement d’Alfred Sauvy. Ce dernier répond au schéma de Fourastié par un conte : un patron a quatre ouvriers ; il achète deux nouvelles machines; il licencie deux ouvriers et forme les deux autres. Dans le schéma de Fourastié, les deux autres vont devenir chef de rayon et chauffeur. C’est moins bien qu’ouvrier spécialisé mais ça reste cependant des emplois avec statut et évolution. Or, Sauvy montre que ce schéma est faux : en fait, le patron s’enrichissant, il achète une résidence secondaire, a besoin d’un chauffeur et jardinier : il réembauche ses ouvriers…comme domestiques. Or ce sont bien les services à la personne d’aujourd’hui. Ainsi aux États-Unis, on a créé au cours des années 1980 essentiellement des emplois de « petits jobs » ou traditionnels (secrétaires) mais peu dans les secteurs de pointe (en réactualisant la lecture, il faudrait atténuer avec la révolution d’Internet au tournant des années 2000).

L’explication d’Alfred Sauvy éclaire ainsi le titre de l’article: dans une optique progressiste et moderniste, on croyait avoir moins besoin des "petites mains" et plus besoin d’ingénieurs. Les perspectives de recrutement publiées par Pôle Emploi vous démontrent le contraire. Les métiers exigeant des études moins longues sont les plus demandés. Comme indiqué dans le billet précédent, les professions intellectuelles très valorisées  (à part ingénieur, et encore…) ne sont pas si bien rémunérées. Et on sait depuis longtemps qu’il vaut mieux être plombier à Paris que chef d’agence bancaire dans une ville de moins de 10 000 habitants.

Il faut donc cesser la démagogie: le besoin en cadres reste limité et faire la promotion du "bac +5", du diplôme pour le diplôme fait perdre beaucoup de temps aux jeunes. Par contre les débouchés pour les métiers à filière courte restent ouverts et larges de possibles. L’évolution du statut d’infirmière est à ce titre très parlante: longtemps dans l’ombre de "Monsieur le Médecin", l’infirmière est devenue une professionnelle reconnue (catégorie B dans la fonction publique désormais). Il peut en aller de même de tous ces métiers dont le statut peut initialement décourager: on peut être certain qu’à terme, la pénurie de salariés dans les professions aujourd’hui moins recherchées fera flamber les rémunérations et surtout, la recherche de gens compétents valorisera celles et ceux qui auront tôt compris l’intérêt d’embrasser ces carrières loin du "show-biz". Si l’explication de Sauvy semble confirmée, jetons quand même aux orties la forme: le terme de domestique employé avait bien sûr un aspect provocateur, qu’il faut gommer pour ne retenir que l’essentiel, l’intérêt pour le métier que l’on exerce.

Parti de presque rien, d’un héritage paternel modeste, soit trois ou quatre camions de transport, le fondateur du groupe Séché a bâti un empire, derrière Veolia et Suez Environnement, en s’occupant du retraitement des déchets.Mais l’intérêt qui nourrit les idées et  la curiosité qui vient de l’ouverture ont fait d’une activité peu valorisante (les déchets) une profession… très valorisée.

Il en ira de même pour tous les métiers que les candidats veulent exercer: passez-vous un concours pour le statut qu’il donne ou pour son intérêt propre ?

Le retour de la domesticité

La lucidité sur les recrutements de la fonction publique

Edito par Bonfons de Cruchot

Le billet ne fera certainement pas plaisir à nombre de candidats aux concours de la fonction publique. Mais faut-il préférer la démagogie à la vérité ? La démagogie a consisté à faire croire pendant longtemps à une certaine égalité entre candidats et à la supériorité des métiers dits "intellectuels". Exercer un métier manuel serait moins valorisant.

Sans parti pris politique, cette orientation remonte essentiellement au premier septennat socialiste. Jusqu’alors, de 1959, date de la réforme qui élève à 16 ans l’âge obligatoire minimum pour quitter le système scolaire, à 1975, date de la réforme qui crée le collège unique (réforme Haby), l’ouverture à un plus grand nombre, des établissements du secondaire, puis du supérieur, ne correspond pas à une vision théorique et idéologique mais à un pari.

Notre fondateur de la Ve République parie en effet sur le fait qu’à terme, la France aura besoin de plus d’ingénieurs et de techniciens bien formés. Non seulement au regard de l’évolution scientifique que connaît sur son territoire la France (explosion de la bombe nucléaire, développement d’une aviation militaire indépendante des Américains) mais aussi au regard d’une hypothétique (en 1960!!) concurrence étrangère intra ou extra européenne. Bref, fini l’image d’Épinal d’une école se résumant pour la majorité à l’obtention du "certif" avec retour à la ferme pour labourer les champs. La France de 1945, majoritairement rurale cède déjà  la place 15 ans plus tard au rêve citadin avec son lot d’emplois relevant des secteurs secondaires et tertiaires. Ce n’est pas un hasard si Jean Ferrat chante La Montagne…en 1964.

Mais en 1981, la volonté d’ouvrir plus largement l’école au sens large ne participe pas de la même source. Il y entre pour beaucoup une vision idéologique. L’idée est que "la droite" a monopolisé le pouvoir et les places pendant 23 ans, presque une génération. Elle aurait condamné les plus faibles économiquement parlant à des filières de seconde zone, à des métiers manuels sans grande possibilité d’évolution. D’aucuns le pensaient sérieusement et honnêtement. Car une notable partie des plus modestes franges de nos concitoyens d’alors intériorisaient l’idée que "les études, ça n’était pas pour eux": décalage de classe sociale, peur de se trouver ridicule, certitude de ne pas être à sa place. Le singulier cas de Jean-Pierre Apathie résume très bien cette mentalité: alors garçon de café en 1981, la victoire de François Mitterrand le convainc que désormais tout est possible. Il abandonne son torchon et prend le chemin des études. Avec la carrière que l’on connaît.

Le problème est que le leitmotiv socialiste ne s’est pas contenté d’encourager des jeunes de toute origine sociale confondue à faire des études afin d’améliorer leurs conditions de vie futures. Il a abouti à une certaine dévalorisation des métiers manuels. Il a survalorisé le travail intellectuel. N’étant pas en reste, ne voulant pas paraître arrogant, les gouvernements de droite successifs ont repris à leur tour le flambeau de l’école pour tous. Sous-entendu des métiers intellectuels pour tous.

Quel est le résultat ? Indépendamment de toute crise économique, la lucidité nous commande de croire qu’il n’y a peut-être pas de place pour tout le monde au royaume des bac + 5. En effet, nous pouvons d’abord partir d’un constat empirique. De nombreuses professions longtemps valorisées (avocat, médecin, architecte…) ont été prolétarisées. C’est à dire que parvenu au terme du parcours universitaire semé d’embûches (5 ans d’études, des stages à n’en plus finir, un examen qui s’apparente plutôt à un concours parfois), le jeune diplômé doit non seulement commencer à zéro mais de plus continuer pendant longtemps en sous-régime, monétairement parlant.

Relisons cet article du Figaro. 41 % des jeunes avocats touchent moins de 3 300 € brut, c’est à dire moins de 1980 € par mois. Pas de quoi se plaindre dira-t-on, c’est deux fois le SMIC ! Oui mais. Premièrement, comme l’indique l’article, toutes ces jeunes robes se destinent principalement au droit des affaires. Cela veut dire que les étudiants ont au minimum Bac + 5, parlent (ou devraient parler…) l’anglais presque couramment et maîtrisent naturellement tous les outils bureautiques autant que leur spécialité.

Tout cela pour 1 980 €. Deuxièmement, quand bien même on resterait époustouflé par ce salaire après 7 ans d’étude, comparons avec le niveau de vie requis à Paris (puisque c’est là que résident les cabinets d’avocats d’affaires) : un loyer entre 20 et 30 € du mètre carré, cela signifie que pour plaire à un bailleur, notre star du barreau devra se contenter de 20 à 30 mètres carrés (pas plus d’un tiers des revenus affecté au loyer).

Pas de quoi recevoir tout le Conseil de l’Ordre à dîner. Les perspectives d’évolution ? Ne rêvons pas, elles existent naturellement, mais la rémunération ne suit pas non plus le cours de l’inflation immobilière, en période de boom. Ramenés à un taux horaire d’ailleurs, les bons salaires ou honoraires nets à 5 000 € mensuels ne sont pas si intéressants car ils sont généralement acquis en contrepartie de plus d’heures passées au travail (200 heures dans le mois contre 133 pour un salarié travaillant "aux 35 h"; soit 25 € de l’heure contre 7 € pour une personne au SMIC).

Si l’on ouvre la porte d’un cabinet de médecin, l’ambiance sera peu différente. Il y a peu, la confrérie médicale se battait pour une consultation à 23 euros et non 22 ou 21. On mesure la difficulté de survie à voir cette différence d’un euro susciter autant de controverse. Là encore, les charges ôtées, une certaine partie des médecins finit difficilement ses fins de mois. Comme partout, un nombre non négligeable de ces praticiens vit confortablement même très confortablement de ses revenus. Mais ce qui nous intéresse est le plus grand nombre. Or celui-ci est statistiquement plus souvent confronté à des conditions de rémunération et de travail pas aussi attrayantes que prévu.

Alors où veut-on en venir avec toutes ces considérations a priori éloignées de la fonction publique et de la domesticité ?

La réponse dans le prochain billet.

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