Edito par Bonfons de Cruchot
Suite du billet d’hier…
Le football fait triompher la seule valeur du temps: l’argent
Si l’on reprend notre idée force initiale, le football est bien un prétexte pour faire de l’argent: qu’il s’agisse de chaîne de télévision, de la FIFA, du groupe Lagardère ou des vendeurs à la sauvette, l’événement reste marqué par son caractère mercantile.
Les premiers bénéficiaires ne sont pas les spectateurs, mais les ploutocrates qui maîtrisent tout de A à Z: le choix de la rencontre, le montant des droits, le format de l’épreuve (il faut pouvoir insérer de la publicité télévisée au cours d’un match! bah oui! sinon, c’est pas rentable).
Il ne faut pas oublier les bénéficiaires collatéraux: groupes de BTP (il faut construire ou réhabiliter des stades, et ça coûte plus cher qu’un homme à tout faire rémunéré par un "emploi-service"…), politiciens avides d’être associés à un événement "festif".
Sur l’argent, il faudrait aussi parler de l’opacité. L’article précité avance des idées plutôt inquiétantes: le football serait aussi l’occasion de rentables opérations pour les mafieux. Pourquoi pas.
Le football a des vertus décérébrantes
La formule est tellement usée qu’on hésite à la sortir: "du pain et des jeux". Le football est la version moderne des gladiateurs, des lions dévorant les chrétiens et autres réjouissances du cirque. La remarque ne se veut pas moralisante mais réaliste: avant-hier, on enterrait au Sénat, en catimini, l’indépendance de la Défenseure des enfants, en en faisant un simple appendice révocable ad nutum du futur Défenseur des droits.
Qui voudra nous faire croire qu’il y aura encore dans une semaine un quelconque intérêt pour un tel sujet ?
Les épopées footballistiques auront tout balayé, on s’inquiètera de la tendinite de l’un, de la nullité du sélectionneur, du temps de la prochaine rencontre. Pas sûr que Dominique Versini fasse la une des journaux, même si on le lui souhaite. Naturellement, la disparition de droits et d’une liberté d’expression incarnés par la Défenseure des enfants n’est qu’un sujet d’importance parmi d’autres: le chômage dépasse toujours les 10 % de la population active, l’État est toujours en faillite selon l’expression de notre Premier ministre (en 2009, le déficit budgétaire représente 7,6 % du PIB, soit 138 milliards d’euros, un record absolu depuis 35 ans; on était à 3,4 % en 2008).
Que dire de plus ? La file d’attente aux Restos du Cœur sera encore plus longue cet hiver. Les prestations sociales disparaissent. L’importante réforme de la retraite va tout bonnement passer en douceur avec la Coupe du Monde et les spectateurs de football se réveilleront en septembre, pour constater qu’ils travailleront jusqu’à 67 ans.
Il faut espérer que le dernier chantier du Président de la République, la réforme de la procédure pénale sera abandonnée.
Et pendant ce temps-là, des millionnaires se lançaient un ballon pour savoir qui l’enverrait entre deux poteaux.
Le football incarne l’injustice
Car c’est là tout le paradoxe du football: des ex-Rmistes et des chômeurs s’ébahissent devant des millionnaires qui jouent au ballon. Et les premiers applaudissent les seconds, les encouragent. La fortune de Zidane est estimée à 100 millions d’euros. Son transfert au Real Madrid a coûté 77 millions d’euros. C’est comme si un affamé félicitait un obèse de si bien manger.
L’injustice ne concerne pas seulement l’écart entre revenus des joueurs et espoirs des spectateurs: elle renvoie également à tous ces investissements pharaoniques de construction de stades, souvent publics, réalisés au détriment d’autres projets politiques (un conservatoire de musique, c’est sûr, c’est moins vendeur que Frank Ribéry).
Mais au fond, n’est-ce pas le propre de ces sports universels d’être injustes ? Car rappelons que de nombreux clubs de football sont nés à l’initiative d’entreprises privées dont l’objectif était avant tout de canaliser la violence ouvrière: la Société des mines a parrainé le Racing Club de Lens pendant plus d’une génération; Peugeot s’est occupé dès 1930 de ce qui allait devenir l’un des premiers clubs professionnels.
Les amateurs de Jean-Paul Belmondo pourront à ce titre exhumer un vieux film des années 1970, Le Corps de mon ennemi: il résume parfaitement toutes ces idées. Le héros est en butte à l’hostilité du grand patron d’une industrie textile, patron incarné par Bernard Blier. Ce dernier contrôle tout dans sa ville, des petits mafieux…au club de foot local.
La morale de Michel Audiard est énoncée dans la gouaille de Belmondo : "Quand on est en bas de l’échelle, on ne regarde pas dans le tiroir du haut", allusion au fait que les électrons libres comme le héros, ne doivent pas se mêler des trafics, en l’espèce un trafic de drogue.
Aujourd’hui, les abonnés à Canal Sport, les acheteurs de maillot de foot à 100 € pièce et tous les autres figurants de cette grande rencontre sont priés de payer leur écot, mais de ne jamais s’interroger sur le fond du business. Ils sont devenus ces consommateurs mondiaux qui achètent du "produit dérivé" en plus de leur éventuel billet. Ils ont cessé d’être des supporters enracinés et attachés à des joueurs "locaux".
Le football est violent
On ne parle pas du coup de tête de Z.Z. On parle des supporters. Pour un match Paris-Saint-Germain vs/ OM, comptez 2 000 policiers. Pour la Coupe du Monde, il faut ajouter quelques unités supplémentaires.
Moralité…
Le football ne met plus en avant des "dieux du Stade", ces athlètes, au style épuré, au mode de vie monacal, incarnant leur génération, ses espoirs comme ses chimères.
Non, le football, aujourd’hui, c’est une affaire de gros sous entre hommes d’affaires replets stationnant dans les Hilton impersonnels des grandes conurbations mondiales. Ils discutent argent, montants, transaction. Ils n’ont plus de rêves depuis longtemps. Ils calculent. Ils achètent. Même jeunes, ils ont les préoccupations de gestionnaires âgés.
Ce sont les Vieux du Stade.
George Steiner l’avait dit, le football est devenu "la seule religion planétaire".
Heureusement, il y a des non-croyants.